PAR L'ÉQUIPE TAMANI VIBES
Un chiffre suffit à mesurer l'ampleur du phénomène : entre 2021 et la mi-2026, environ 710 tonnes d'or auraient été extraites illégalement du sous-sol ivoirien, pour une valeur estimée à 4 600 milliards de FCFA. Sur cette quantité, l'État n'est parvenu à intercepter que 136 kilogrammes, soit à peine 0,13 % de la production clandestine totale. Un chiffre qui donne le vertige, et qui explique pourquoi l'orpaillage illégal reste l'un des sujets les plus brûlants de l'actualité ivoirienne cet été.
Un phénomène qui se déplace plus vite que la répression
Le paradoxe est saisissant : alors que le nombre de sites clandestins ne cesse d'augmenter — 801 recensés en 2023, plus de 1 600 en mai 2026 — les autorités multiplient pourtant les opérations. Le Groupement spécial de lutte contre l'orpaillage illégal (GS-LOI) revendique, sur la même période, plus de 8 500 sites démantelés, 4 474 personnes déférées devant la justice et près d'un milliard de FCFA de matériel et d'avoirs saisis. Rien que de janvier à juillet 2026, la gendarmerie a démantelé 1 114 sites, arrêté 1 531 personnes et saisi plus de 4,4 kilogrammes d'or.
Mais ces chiffres impressionnants cachent une réalité plus frustrante pour les autorités : dès qu'un site est démantelé, les exploitants se déplacent quelques kilomètres plus loin, ou reconstituent l'installation une fois les forces de l'ordre reparties. Des experts recommandent désormais de ne plus seulement viser les sites d'extraction, mais aussi les filières qui les font vivre : financement, transport, contrebande et revente de l'or.
Comment les réseaux s'implantent, village après village
Le mode opératoire est souvent le même. Des prospecteurs repèrent d'abord une zone où l'or est présent, puis négocient — parfois à coups de propositions financières attractives — avec les propriétaires terriens et les personnalités influentes du village. Une fois le terrain « ouvert », l'installation s'accélère : arrivée de creuseurs et de conducteurs d'engins, acheminement de matériel, premières excavations. Autour du site gravite ensuite toute une chaîne économique informelle : intermédiaires, acheteurs d'or, commerçants, transporteurs, fournisseurs de carburant.
Le bilan sur le terrain, lui, est sans appel : sols éventrés, plantations détruites, cours d'eau pollués par l'usage incontrôlé de produits chimiques, terres agricoles rendues inexploitables pour des années. Selon l'évaluation initiale de la Convention de Minamata (2018), l'orpaillage artisanal ivoirien libérerait à lui seul environ 17 tonnes de mercure par an dans l'environnement — un métal lourd que la Côte d'Ivoire s'est pourtant engagée à éliminer progressivement en ratifiant cette convention internationale en 2019. Selon l'opposition, qui a interpellé le gouvernement début août sur le sujet, le phénomène toucherait désormais 24 des 31 régions du pays.
La solution serait-elle locale ?
Face à ce constat, un autre récit émerge pourtant, plus discret mais porteur d'espoir : celui de villages qui ont réussi, par leurs propres moyens, à tenir les exploitants clandestins à distance. À Gbémou, dans la région de Boundiali, élus et cadres locaux ont bloqué l'installation de creuseurs pour protéger un cours d'eau et un barrage agricole essentiels à la communauté. À Sissèdougou, une cellule de veille citoyenne surveille désormais en permanence les tentatives d'implantation. À Yobouèkro, près de Toumodi, les habitants ont refusé l'orpaillage illégal tout en s'organisant en coopérative pour obtenir, cette fois dans la légalité, une autorisation d'exploitation artisanale.
Un constat que confirme Seydou Coulibaly, directeur général des Mines : « Les seuls endroits où l'orpaillage illégal a été définitivement contenu sont les localités où les communautés ont dit non. La solution est donc locale. » Depuis fin 2023, le ministère des Mines mise justement sur une stratégie associant les autorités traditionnelles, avec des campagnes de sensibilisation menées dans les régions des Savanes, des Lacs, du Moronou, de l'Agnéby-Tiassa et de La Mé.
Reste que ces réussites locales, aussi encourageantes soient-elles, ne suffisent pas à elles seules à endiguer un phénomène qui pèse en centaines de milliards de FCFA et s'étend à la quasi-totalité du territoire. Entre répression, sensibilisation communautaire et pression politique croissante, la bataille de l'or clandestin est loin d'être terminée — et son issue engage à la fois l'économie, la santé publique et l'environnement de tout un pays.


